Le premier, après vous en avoir mis ras le coffre de voiture pendant des années, vous explique qu’il est grand temps d’arrêter de consommer plus pour consommer mieux. Sentant le vent tourner et la fréquentation de ses hypermarchés stagner voire diminuer, Carrefour se met à surfer à sa manière sur le thème du développement durable en éduquant les bons petits consommateurs grâce notamment à 26 000 affiches 4X3m qui embellissent nos paysages actuellement.
Étrange revirement... on ne peut manquer de s’interroger sur l’hypocrisie d’une telle démarche, d’autant plus que derrière ce slogan réducteur de « consommer mieux » se profile une conception de la consommation qui n’est en rien modifiée par rapport aux anciennes pratiques. Par exemple, au moment du lancement de la campagne, Carrefour a fait en même temps la promotion d’opérations de carburant à prix coûtant... brûler encore plus d’essence serait-il devenu un acte de développement durable ?
La logique de fonctionnement de la grande distribution et la conception des hypermarchés en périphérie des villes, souvent inaccessibles en transport en commun, est une des causes de la civilisation du tout camion et du tout automobile... cela, Carrefour ne semble pas s’en rendre compte, bien au contraire, son PDG se vante même de l’ouverture d’autres magasins en France ou à l’étranger, sur des concepts qui n’ont rien de durables, à commencer par leurs affichages aggressifs.
On peut également se demander si par cette campagne de communication le distributeur n’essaie pas de déculpabiliser sa clientèle en lui montrant qu’en venant chez lui, le client consomme « durable », ce qui le valorise.
Enfin n’oublions pas que condamné à grossir pour ne pas se faire manger par ses concurrents, notamment Wall Mart, Carrefour est là pour faire du chiffre (75 milliards d’euros cette année), pas pour sauver la planète.
De son côté, Leclerc nous explique qu’il voudrait bien arrêter de nous escroquer mais qu’il ne le peut pas à cause d’une méchante loi qui empêche de faire profiter au consommateur des rabais qu’il obtient par son racket sur ses fournisseurs.
Apparemment, le distributeur ne remet pas vraiment en cause la pratique des marges arrières. La grande distribution exerce un quasi monopole sur le commerce des biens de consommation en France : par exemple 90% du commerce alimentaire est entre les mains de 5 centrales d’achats contrôlées par Leclerc , Auchan, Carrefour, Système U, Casino et Carrefour. En économie on appelle cela une oligopole.
Ce quasi monopole permet aux centrales d’achat d’imposer aux fournisseurs une série de taxations allant jusqu’à 60% du prix du produit en 2002, en faisant par exemple payer un droit d’entrée pour être référencé ou pour figurer dans les catalogues de publicité (ceux que vous recevez par kilos chez vous)... les députés français, saisis du dossier, ont ainsi identifié plus de 500 motifs différents avancés par les centrales d’achat pour pressurer leurs fournisseurs.
Du fait de la loi Galand, les grands distributeurs ne peuvent faire bénéficier les consommateurs de ces réductions tarifaires car ils ne peuvent vendre à perte. C’est ce que dénonce Leclerc.
C’est ce qui explique par exemple pourquoi le prix du litre de lait ne change pas pour le consommateur alors que l’agriculteur est de moins en moins rémunéré pour sa production de lait.
C’est aussi ce qui explique pourquoi une partie des entreprises sont obligées de faire des économies pour rester compétitives en se délocalisant ou en abaissant la qualité de leurs produits, notamment dans le filière agricole. D’une certaine façon, le consommateur, qui est aussi salarié ou producteur, est donc ainsi pressuré indirectement par cette grande distribution qui lui dit agir pour son bien.
Alors faut-il vraiment changer la loi Galand ou plutôt revoir radicalement les pratiques de la distribution pour que les producteurs, notamment les agriculteurs puissent vivre de leur travail ?
Enfin, dans le cas de Leclerc, essayer d’attirer la sympathie des consommateurs par un matraquage publicitaire pour dénoncer une loi de la République me paraît un acte politique bien contestable. Nous ne sommes pas loin de la manipulation de l’opinion publique à des fins qui n’ont rien à voir avec le bien commun...
La grande distribution a tout fait pour nous prouver qu’on ne peut vivre dans notre pays sans faire ses courses à l’hyper du coin. Il n’en est rien pour une grande partie des produits, notamment alimentaires, et il est beaucoup plus agréable, parfois moins cher et surtout meilleur d’aller chez nos commerçants de quartier ou dans nos marchés du week-end. Au moins, on sait où va l’argent de nos courses...
Lire également l’édifiant article de Christian Jacquiau dans le Monde Diplomatique de Décembre 2002 :
Marges arrières c’est aussi : remise de fin d’année (RFA), remise quadrimestrille, participations aux catalogues, participations à la mise en avant du produit (tête de gondole), mise à dispotion de personnel (payé par les marques) pour remplir les rayons et vendre le blanc et le brun (démonstrateurs), % pour la central d’achat ...
Pour en savoir plus, je vous recommande le site : www.capitaclysme.org
Michel Edouard Paclair
A voir également à titre d’exemple la notation de l’engagement éthique de ces deux distributeurs concernant la condition des travailleurs qui produisent les articles de sport qu’ils vendent.... il y a beaucoup de progrès à faire, notamment pour Leclerc !
Bref, avant de nous faire la morale, qu’ils s’occupent d’abord de leur moralité...