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Le web indépendant vous disiez ?

Plus qu’une sympathique idée, mais restons vigilants

Par Mikeul le 14 décembre 2000
Mise à jour le 5 janvier 2004

Le web indépendant joue dans la cours des grands, il a une vie bien remplie. Il se développe, loin de l’idée d’une élite ? Oui, mais (pas tout à fait).

(Texte publié à l’origine sur Uzine)

Le web indépendant c’est un joli concept. Un peu le village gaulois qui résiste à l’envahisseur romain mercantile (qui veut lui vendre des menhirs à ne plus savoir qu’en faire), les lucides guerriers armées d’une seule plume (voire un clavier et un écran) et qui titillent, agacent les géants du commerce.

C’est effectivement un beau concept, un combat qui attire la sympathie, qui attire ma sympathie. C’est ce nouveau média qu’est Internet, qui permet à tout un chacun de prendre la parole et de toucher un vrai public (plus nombreux que les quelques péquins que l’on peut haranguer dans la rue). Arno l’explique très bien dans un article consacré à la force du web indépendant

Le cas de l’élite

Mais le web indé, représenté par un certain nombre de sites ou de personnages plus médiatiques que les autres (sur le web s’entend) a parfois du mal à échapper à quelques tics plutôt désagréables. Arno conteste le fait que l’on dise que le web indépendant n’est que le fait d’un élite (voir ses arguments). Je réponds oui, avec quelques réserves. Le fait que le web indépendant est une force sur laquelle il faut compter n’est pas contestable au vu des stastiques de consultation, des acteurs nombreux qui y participents, de sa visibilité médiatique (en ligne).

Élite technologique/financière

Automatiquement, le web indépendant est déjà une élite en soi, peut-être grande, étant donné le nombre de connectés, mais une élite quand même : au moins économique et/ou technologique. Le fait est qu’en France tout au moins, la population connectée n’est pas totalement représentative de l’ensemble des composantes de la société française. Les freins sont au moins au nombre de deux : l’aspect économique l’aspect technologique.

Bien entendu, on ne contestera pas que ces difficultés d’accès sont moins rédhibitoires qu’il y a quelques années, et que le mouvement devrait continuer dans ce sens (on l’espère).

L’aspect économique, l’achat d’un ordinateur (l’accès à Internet en lui-même est « presque » négligeable à côté), est déjà une première difficulté. Un investissement de base d’environ 4000 francs (c’est un miminum minimal), ce n’est plus la somme demandée d’il y a 4-5 ans, mais cela reste un investissement lourd au regard de l’utilisation qui en sera faite. Ne répondez pas qu’une voiture est un achat bien plus important et qu’en se permettant de posséder un véhicule, un ordinateur ne vaut pas tellement cher en comparaison, il est clair que pour beaucoup de personnes, un moyen de déplacement est largement prioritaire (à tort ou à raison). Surfer sur Internet ou faire ses comptes avec un engin informatique ne sont pas forcément des arguments suffisants pour l’achat indispensable.

Passé cet obstacle financier, il reste à surmonter les difficultés techniques. Et celles-ci sont organisées en couches successives :

- « installer » la connexion (en français, on l’écrit bien avec un x) : beaucoup de choses ont été réalisées pour améliorer la facilité d’installation d’une connexion internet : packs, hotlines (dont les compétences laissent très souvent à désirer), etc. Ca n’a pas réglé, loin de là, tous les problèmes. Des personnes qui se retrouvent perdues à cette étape, on en trouve à la pelle ;

- « comprendre » le fonctionnement d’un navigateur, la logique de la navigation sur Internet : deuxième mur à franchir, et pas des moindres. La culture du clic, du lien, de la navigation hypertexte, de la recherche, ce ne sont pas des choses que l’on acquiert en deux coups de cuillère à pot ;

- « apprendre » comment l’on crée un site web. Là on touche plus à la technique. Si le HTML est quelque chose d’assez simple, il faut être un minimum débrouillard, et devenir un webmaster qui maîtrise un minimum de choses demande une certaine expérience (qui s’acquiert mais qui n’est pas immédiate).

Ces efforts successifs demandés font reculer nombre de personnes.

Élite du contenu ?

Tous les sites web créés par des particuliers font partie du web indépendant. Mais entre un site qui parle des vacances de la familia, et un autre qui tape régulièrement sur les doigts de la world company, l’impact sur l’environnement n’est pas le même (et le but poursuivi non plus d’ailleurs). Et si je ne conteste pas le fait que les tribunes d’expression soient nombreuses (grâce justement à cette liberté et cette facilité apportées par le réseau), ces deux « voies » du web indépendant sont justement plutôt indépendantes. Les interlocuteurs marchands dont parlent Arno sont donc forcément tentés de négliger le premier groupe, qui est le plus important, lui permettant par ricochet de miminiser la taille du deuxième.

Si toutes les personnes possédant un site personnel se mettaient à l’utiliser pour en faire une tribune d’expression (politique, d’idées, de coups de gueule, etc), il est évident qu’on se rapprocherait d’un Internet totalement citoyen. Cependant, il est évident que la possibilité pour tous les connectés de se créer cet espace d’expression est déjà un acte d’existence de ce concept d’Internet citoyen.

Sur l’aspect statistique, je ne contesterai certainement pas les chiffres, c’est une très bonne démonstration des faiblesses souvent masquées des grandes vitrines des sociétés de commerce. Il est évident que l’argument de la faible audience des sites indépendants ne tient pas (plus) la route. On tourne parfois en rond ?

Toujours dans l’article d’Arno, dixit le contradicteur virtuel parlant du web indépendant : « ça doit concerner quelques associations d’extrême gauche et quelques libertaires forcenés (ou carrément une nouvelle élite sectaire) ». Arno démonte l’argument dans la suite de l’article. Sans me prononcer sur l’aspect politique, il est évident, quand l’on visite beaucoup de sites d’expression, qu’ils proviennent, pour un certain nombre, d’horizons assez différents (politique et autre).

Pour un certain nombre, parce que l’on constate tout de même une certaine aggrégation de sites en communautés de pensée (c’est un peu le cas du Portail des copains dont les philosophies sont assez proches les unes des autres). Loin de moi l’idée de critiquer cet état de fait mais cela peut conduire parfois à la création de cercles un peu fermés, de tribunes prises d’assaut par les grands pourfendeurs de la world company, avec un renouvellement des idées, des interventions, des interlocuteurs, qui ne se fait pas toujours. uZine permet à n’importe qui de participer, encore faut-il que toutes les sensibilités traversent le rubicon, et expriment d’autres points de vue (un peu comme l’a fait Galien, dont le discours à propos du manifeste était plutôt à contre-courant). Un débat n’est intéressant que si des idées différentes se rencontrent. Enfin, dans une veine un peu moqueuse et ironique (non, non pas de débat là-dessus, on ne s’en sortira pas), dire « nous sommes le web indépendant », c’est un peu se créer un groupe de résistants new age, défenseurs de la veuve et de l’orphelin. Est-ce qu’on doit englober les pages parlant du chien de ma grand-mère ?

Le cas de l’hébergement

Plus sérieusement, le cas de l’hébergement : beaucoup de ces sites indépendants (tribunes ou simples pages personnelles) sont hébergés par des sociétés capitalistiques (Wanadoo, Liberty Surf, Chez, etc., etc.), ce qui n’empêche absolument pas de les critiquer, au contraire. Mais l’hébergement réellement indépendant est loin d’être aussi répandu, et c’est peut-être le maillon faible de cette chaîne de sites citoyens. Quelques projets sont en cours depuis l’arrêt d’Altern, mais aucune véritable alternative n’est encore (pour l’instant) au point. Certains sites bénéficient d’hébergements gracieux dans de petites structures, mais cela reste encore une faible minorité. Le jour où l’hébergement réellement indépendant aura une assise solide, le web indé sera encore moins négligeable du point de vue des secteurs marchands et politiques. L’élite du web indépendant se trouve peut-être là pour l’instant.

Post-scriptum : Un web totalement indépendant, cela passe certainement aussi par une maîtrise plus complète de la chaîne de connexion au réseau. Il reste peut-être à inventer un opérateur téléphonique indépendant...
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